Le cri

A quand remontent vos premiers souvenirs ? Pour ma part, ce doit être vers mes 2 ans et demi, voire 3 ans. Je revois le chien de ma mère, Oscar, un superbe briard, dont les poils lui recouvraient entièrement les yeux, sautant dans le jardin de ma maison d’enfance. Ces derniers jours, je me demandais si mon second fils, âgé de 2 ans, se souviendrait de ce confinement. Je n’en suis vraiment pas sûr. Il est possible qu’il ait des réminiscences de quelques événements. Je pense notamment à la naissance de certaines peurs.

Le cri

Il y a quelques matins de cela, je l’ai trouvé assis devant un livre, Du bruit dans l’art, un petit ouvrage qui a l’intelligence d’associer toutes sortes de bruits ou sons à de grands classiques de l’art. Mon tout petit était donc là, fasciné par le tableau de Munch, Le cri. Bien évidemment, la fascination a laissé place à l’obsession. Si bien que la nuit qui a suivi a été très mouvementée. Car il faut bien l’avouer, l’œuvre du peintre norvégien a tout pour épouvanter le spectateur. L’apparence spectrale du principal protagoniste, les traits tortueux et l’ambiance torturée ont achevé d’effrayer mon jeune fils, au point de perturber son sommeil.

L’avantage du confinement est que l’on peut prendre le temps de désamorcer ce genre de situation avec ses enfants. Sa mère et moi n’avons pas laissé à cette triste peur l’occasion de repointer le bout de son nez. D’abord, nous avons déshumanisé l’objet de l’obsession. Le cri n’existe pas. C’est un dessin, un tableau, une œuvre de fiction. Il n’est pas fait de chair et de sang. A priori, il a tout pour faire peur, mais lorsqu’on s’approche et comprend de quoi il s’agit exactement, que voit-on ? Une toile, des coups de pinceaux et une représentation. En aucun cas une réalité, si ce n’est celle du sentiment qu’il fait naître. L’effroi. Pour autant et à jamais, il n’existe pas.

Ce sentiment qui a traversé l’esprit frais d’un enfant de 2 ans se retrouve encore dans les têtes des adultes d’aujourd’hui. En particulier celles des entrepreneurs. Plus encore dans cette période de crise. Beaucoup sont dans la crainte du lendemain. Un sentiment étrange basé sur des intuitions, l’actualité, les divinations des consultants médiatiques, les fantasmes, les discussions sur les réseaux sociaux… Mais quid de la réalité ? Qui peut se projeter avec certitude dans 3, 6 ou 9 mois ? Cette peur, c’est celle de l’inconnu, car c’est le propre de l’avenir, nul ne peut le connaître.

Certes, on peut déterminer quelques pistes, imaginer et bien voir que cette crise ne fera pas naître des lendemains qui chantent. Reste une chose certaine : à l’heure qu’il est ces lendemains, quels qu’ils soient, n’existent pas. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faudra pas les affronter, bien au contraire. Il faut d’ores et déjà consacrer notre énergie à fourbir nos armes et justement empêcher nos peurs de consommer le temps précieux qui nous sépare de la bataille.

 

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